L'INTRO
DU LIVRE:
J'ai rencontré
Jeff Buckley en août 1994, juste avant la sortie de son album Grace.
Je l'ai vu en concert dans un petit club à Atlanta lors de sa première
tournée américaine avec son groupe, j'ai passé un peu de temps avec
lui et je l'ai interviewé le lendemain pour Rock & Folk. Ce fut un
choc. Sur scène, il était fabuleux. A la ville, c'était un garçon
charmant, discret mais intense. A l'issue de l'interview, j'ai fait
ce que je n'avais fait auparavant, et que je n'ai plus jamais refait
avec aucun autre artiste rencontré au cours de ma carrière de journaliste
: Philippe Mogane, le photographe qui m'accompagnait, a pris une photo
de nous deux, Jeff et moi.
J'ai conservé cette unique diapo pendant des années dans un placard.
Puis j'ai déménagé. Puis Jeff est mort. Longtemps après, j'ai eu envie
d'écrire ce livre sur cet artiste exceptionnel, étoile filante dans
le ciel du rock de la fin du XXième siècle et chouchou du public français.
Une fois l'écriture terminée, j'ai repensé à la photo, me disant qu'elle
ferait bien en quatrième de couverture : l'auteur et l'artiste disparu,
souriant pour l'éternité par une belle après-midi américaine ensoleillée.
Pourquoi pas ?
J'ai cherché partout. Retourné des tonnes de papiers. Impossible de
remettre la main dessus. Voilà, vous n'avez que ma parole. Si ça se
trouve, je suis un imposteur. |
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LA PREMIERE
INTRO ECRITE POUR LE LIVRE, NON RETENUE:
(Je suis champion du monde des intros non retenues)
Jeff Buckley
est apparu à la fin de l'année 1994, comme un OVNI, dans un paysage
musical troublé. Nous venions de perdre en Kurt Cobain, l'un des
plus grands artistes, sinon le plus grand, du rock de la fin du
XXème siècle. Le mouvement "grunge", concomitant au succès de Nirvana,
qui devait sauver le rock après une longue période de disette, s'essoufflait.
Et voilà qu'un énergumène à la voix littéralement inouïe déboulait
avec un talent incroyable et une musique qu'on ne pouvait pas ranger
facilement dans un tiroir, mais dont on sentait immédiatement l'urgence
et la beauté. Ce garçon mélangeait des influences aussi disparates
que Led Zeppelin, Van Morrison, Nina Simone, Edith Piaf ou Judy
Garland… Et à côté d'un titre saignant toutes guitares dehors, il
reprenait un air de Benjamin Britten, d'une voix totalement angélique.
Les amateurs de musique, en particulier français, se jetèrent sur
son album, Grace, un chef-d'œuvre et un classique immédiat.
Et firent du musicien une sorte de légende vivante, un nouveau dieu
dont les adolescentes frissonnantes pouvaient placarder le poster
dans leurs chambres.
Car en plus d'être infiniment doué, le garçon était beau, magnétique.
Ce qui lui posait un problème. C'était aussi le fils d'un musicien
mythique des années 60. Ce qui lui posait un autre problème. Des
problèmes, Jeff Buckley en avait des valises pleines, qu'il passa
plus de deux ans à trimbaler à travers le monde, tournant sans fin.
Car, en vrai musicien, il était sur scène dans son élément, heureux,
transfigurant ses morceaux à longueur de soirée, comme un jazzman…
Aujourd'hui, des années après sa disparition aussi tragique que
stupide, nous nous retrouvons orphelins d'un espoir immense. Et
nous traquons les reliques, les quelques perles qu'il nous a laissées,
ces innombrables enregistrements live où l'on retrouve souvent les
mêmes titres : Jeff Buckley a écrit très peu de chansons. Mais elles
sont magnifiques et presque rien n'est à jeter, car c'était un à
la fois un perfectionniste en studio et un musicien libre et aventureux
sur scène, où il revisitait sans cesse ses morceaux. Combien de
fois John Coltrane a-t-il joué "My Favorite Things" ou "Naima" sur
scène ? Le lui reproche-t-on ? Dans le monde du rock, en général,
rien ne ressemble plus à une version en concert d'un titre qu'une
autre version de ce même titre. Sauf dans le cas de quelques grands,
qui ont su transcender le matériau de base par une interprétation
toujours renouvelée : Jimi Hendrix, bien sûr, le Grateful Dead (on
ne rit pas), Van Morrison, Bob Dylan… Tim Buckley ! La liste est
finalement assez courte.
Jeff était de cette trempe là, n'en déplaise aux ricaneurs : sa
musique n'est pas pour les ricaneurs, qui se moquaient de ses envolées
lyriques, comme les ados boutonneux californiens de ses années de
lycée se moquaient de lui… C'était un futur géant de la musique,
qui restera dans l'Histoire comme l'homme d'un seul album, une étoile
filante trop tôt disparue. Pour autant, ce n'était pas un ange et
il n'avait pas de pouvoirs surnaturels, comme des fans un peu trop
aveuglés voudraient se le faire croire. Il avait travaillé, sué,
galéré et il savait mener sa barque. Ce qui n'enlève rien à son
talent.
Voici l'histoire d'un garçon complexe et peut-être génial, qui illumina
un peu notre vie durant de trop courtes années. Fasciné par sa musique,
je l'avais rencontré à ses débuts et j'avais même écrit pour Rock&Folk
quelques articles dithyrambiques que je ne regrette pas. Etrangement,
j'avais fait lors de cette rencontre une chose que je n'avais jamais
faite avant et que je refis jamais par la suite : me faire prendre
en photo avec l'artiste. Un Ekta unique, que Philippe Mogane, photographe
allumé, m'avait offert quelques temps plus tard et qui dormit longtemps
au fond d'un placard. Lorsque cette idée de livre sur Jeff, le premier
écrit en français, prit forme, je cherchai frénétiquement la diapo
: j'avais enfin l'occasion de frimer un bon coup, en m'affichant
en quatrième de couverture de mon livre avec le héros mythique,
affirmant à la face du monde "vous voyez, j'y étais, c'était
mon pote, etc."
Impossible de la retrouver. J'y vis un signe, une invite à l'humilité.
Comme si j'avais rêvé tout cela. Non ce n'était pas mon pote. Juste
un musicien qui m'avait fasciné et que j'avais trop brièvement rencontré.
Et qui nous manque.
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