|
La première chose que je voulais vous dire, c'est qu'il y a beaucoup
de gens, ici, en France qui aiment et comprennent vraiment votre
travail, de vos débuts jusqu'à aujourd'hui, peut-être pas des millions
de fans, mais des gens profondément touchés par ce que vous faites.
Etes-vous conscient de ça, et est-ce important pour un artiste comme
vous d'avoir ce type de "public" ?
C'est agréable
de savoir que les gens écoutent toujours ce que je fais. Évidemment,
ça serait bien qu'il y en ait plus. Nous avons joué à la fête de
l'humanité, et j'ai vu tous ces kids qui n'avaient de façon évidente
jamais pu nous voir sur scène, mais qui connaissaient les mélodies
et les paroles de nos chansons. Ils avaient probablement dû écouter
certains de nos anciens morceaux avant de venir nous voir jouer.
C'est une simple question d'être visible et disponible. Oui, c'est
bien. J'en parlais hier avec quelqu'un qui me disait : "Si tu avais
à faire un coffret de tes chansons, qu'est-ce que tu ferais, tous
les hits ?" et je lui disais "non, je le ferais chronologiquement
comme si c'était une histoire, une évolution de ma façon d'écrire,
en regard de ma vie et de la carrière du groupe." Je pense que c'est
ce qui attire un grand nombre de "nouveaux" vers nous. Nous vivons
aujourd'hui l'ère du catalogue. En même temps, si j'avais 16 ou
17 ans aujourd'hui...C'est comme aller dans une librairie et d'acheter
un livre qui s'appelle "Phobia", avec plusieurs histoires, l'une
s'appelle "Still Searching", une autre "Scattered" ou "Only a Dream"
et vous dites "J'aime cet auteur, je n'avais jamais entendu parler
de lui. Vous avez d'autres livres de lui ?" et on vous répond "oui,
mais ils sont épuisés, je peux vous en commander certains". Et j'en
commanderais. Et je pense que ça se passe comme ça pour un grand
nombre de jeunes acheteurs dans le domaine musical.
C'est votre
premier album pour un nouveau label, Columbia. Es-ce un changement
pour vous ? Est-ce que cela donne de nouveaux objectifs au groupe,
ou n'est-ce que du business ?
Je pense que
la chimie entre une grosse compagnie et un artiste est importante.
Vous ne pouvez absolument pas connaître tout le monde dans ces boîtes.
Je suis à l'aise avec la personne qui nous a signé de même façon
que je l'étais avec Clive Davis chez Arista. J'étais très mal à
l'aise avec les gens de chez MCA. Le deal avait été passé avec un
manager qui nous quittait et j'ai lu dans Billboard que j'avais
signé avec MCA ! Je ne les avais jamais rencontrés. Chez Sony, je
me sens en phase avec le directeur artistique et le chef de produit
(les gens qui s'occupent de nous). Pour être réaliste, je pourrais
être un écrivain existentialiste, je m'en fous... Mais je crois
que pour rendre justice à mon catalogue, à l'ensemble de mon travail,
je dois être aujourd'hui avec une compagnie qui sait comment exposer
mon travail. Ce n'est pas qu'une question de faire des disques et
de les sortir. Ce disque a pris deux ans à faire, j'ai mixé certaines
des chansons quatre fois.
Le show business
est quelque chose qui vous a souvent préoccupé, même dans cotre
travail, avec des chansons comme "Everybody's in Showbiz", "Lola",
etc. Pour en finir avec ce sujet, quel est votre sentiment à propos
du show business aujourd'hui, et bien sûr de son évolution, s'il
y en a une, depuis le moment où vous avez commencé jusqu'à aujourd'hui:
60's, 70's, 80's et maintenant 90's, est-ce pareil, meilleur ou
pire ?
Si vous y pensez
comme à une boutique, la petite échoppe du coin, qui vend... disons
des gâteaux (!), où tout le monde aime aller, c'est l'endroit où
tout le voisinage se retrouve. Maintenant le magasin possède tout
le pâté de maison, c'est un supermarché. Et plus il est grand, plus
il y a de produits, et moins il y a de place sur les étagères...
Les produits se battent pour une place sur les étagères. Ce qui
se passe, c'est que la petite boutique qui achetait des gâteaux
à des producteurs locaux, veut créer sa propre marque, les fabriquer
en grande quantité, moins cher. Et ils créent l'offre, la demande
et les consommateurs. Et ils contrôlent tout, parce qu'ils sont
les seuls en ville. C'est ce qui se passe.
Si vous étiez
adolescent aujourd'hui, vous lanceriez-vous encore dans cette histoire
?
C'est très
difficile de penser à ça. Je pense que je jouerais de la musique.
Vous savez, j'étais artiste, peintre, et j'ai perdu mes illusions
au collège au sujet des peintres, des gens de cinéma, de théâtre.
Mais l'art, c'était mon truc. Je n'aimais pas la tournure que ça
prenait, ça n'était pas créatif. L'art graphique, le design. Alors
j'ai été vers la musique qui me paraissait un domaine plus créatif.
Je pense que c'est encore vrai.
Quels sont
les artistes d'aujourd'hui que vous aimez, musiciens, groupes ou
songwriters?
Il y a des
bonnes choses. Nirvana, évidemment, j'aime leur single, pas tout
l'album...
Votre nom
apparaît souvent dans les chroniques ou les interviews d'autres
musiciens comme une influence importante. Ça vous plaît ? Et avez
vous parfois l'impression que quelqu'un, dans son travail, ses chansons,
son esprit, suit votre sillage ?
C'est super
quand quelqu'un se réfère à nous. Il y avait cette couverture de
Billboard, la semaine dernière avec ce nouveau groupe pop américain
qui sonne comme les Kinks et qui vend beaucoup. C'est un compliment,
oui. Il y a tellement de bons nouveaux groupes. Je ne suis pas désolé
pour eux, mais ils arrivent droit dans ce monde du "packaging".
Je suppose que nous avons été "vendus" aussi, cette photo le prouve
(il me montre une photo archiridicule du groupe de 1965),
mais d'une façon innocente. Ce n'est pas de leur faute, mais en
particulier avec les vidéos, ils se soumettent au "packaging", ils
acceptent de faire partie du monde matérialiste. Et c'est probablement
la seule différence entre moi et eux.
Travaillez-vous
parfois avec d'autres artistes, par exemple en produisant de nouveaux
groupe, en donnant des conseils ou autre ? Parce que vous possédez
votre propre studio et votre propre label.
Oui, je développe
deux nouveaux groupes que je veux faire démarrer sur Konk, avec
Dave. Je pense qu'il y a un retour chez les jeunes groupes à la
vraie musique et plus seulement aux trucs avec des ordinateurs.
Sur votre
premier EP pour Columbia, l'année dernière, il y avait cette chanson,
"Did Ya", qui à mon avis sonne comme un classique des Kinks, qui
parle de Londres dans les sixties, vu d'aujourd'hui. Etait-ce un
clin d'œil à vos vieux fans?
C'était volontaire.
Une parodie de nous-mêmes. C'est sur le Londres d'aujourd'hui, je
marchais dans King's Road, je regardais autour de moi, c'était en
gros la même chose qu'avant, mais américanisé, avec des McDonalds,
et j'ai pensé "est-ce que tout ça a vraiment existé, les swingin'
sixties, ou n'était-ce que quelques clichés préfabriqués pour magazines
qui ont fait le tour du monde ?". Ça parle de choses que nous aurions
du voir arriver : "As-tu jamais pensé que le monde deviendrait aussi
dingue, avec tous ces gens dormant dans la rue, retournant les poubelles
pour trouver de la nourriture ?". C'est une chanson personnelle.
L'amitié
semble avoir une place importante dans vos chansons. Vous vous adressez
souvent à quelqu'un (" Rock'n'Roll Fantasy ", " The Informer ").
Est-ce un personnage imaginaire, ou pensez-vous à quelqu'un quand
vous écrivez ce genre de chanson ?
Je crée un personnage,
mais c'est généralement basé sur quelqu'un de réel. "The Informer"...
J'ai commencé à écrire cette chanson il y a onze ans, qui s'appelait
à l'origine "The Border" (la frontière), c'était au sujet
de la division d'un pays, de ses groupes ethniques ou religieux,
puis j'ai vécu en Irlande pendant deux ans, et c'est là que j'ai
fini la chanson. Ca ne parle pas spécifiquement du problème irlandais,
mais de deux vieux copains dans un bar qui ne peuvent pas boire
ensemble, ils se rencontrent, et à la fin l'un dit "tu sais, je
sais que tu es celui qui a trahi", quand il dit "je serai celui
qui va te ramener chez toi ce soir", ça veut dire "te tuer". Et
il ne sera qu'une statistique de plus dans le journal, "un homme
a été trouvé abattu dans Belfast". J'ai essayé de faire une chanson
poétique, mais principalement, c'est du réalisme brut, dont j'essaye
de faire un poème.
Vous avez
également enregistré une nouvelle version de "Days". Pourquoi ?
Avez-vous entendu celle d'Elvis Costello ? Que pensez-vous de sa
version et de lui-même ?
Non, j'ai envie
de l'entendre, j'aimerais bien. Oui, je le connais, il m'a dit qu'il
allait la faire... Nous, on l'a faite parce que... Je ne sais pas
pourquoi on a fait ce EP "Did Ya", ça n'était pas censé être vendu,
juste un "teaser", et ils ont dit "voudriez vous réenregistrer une
de vos vielles chansons", j'ai dit OK, et comme on jouait "Days"
en concert...
Le nouvel
album sonne différemment de "Did Ya", beaucoup plus Rock 'n Roll
avec de grosses guitares sur la plupart des titres. Je suppose que
vous aimez toujours ça, être un groupe de rock ?
J'adore les
power chords (accords plaqués), j'aime ça, ça fait partie
de moi, de mon instinct. C'est une ponctuation. "Phobia", "Wall
of Fire", toutes ces choses tournaient dans ma tête depuis longtemps.
Pour revenir à votre question au sujet d'un nouveau label, c'est
comme si j'étais libéré. Une autre idée, c'est que je voulais sortir.
London était un label de dance, et je ne sentais pas que je pourrais
m'exprimer... Et soudain on m'a donné l'opportunité de faire ces
chansons. "Only a Dream" a été écrite vers la fin de l'album, je
l'ai joué aux gens du label, et ils ont dit "super!", ce n'est pas
avant de leur avoir joué que... J'ai dit à mon manager, "je pense
que le disque va prendre une autre direction", pas comme une chanson
garçon-fille, mais une chanson sur les relations, sur un homme isolé...
Et soudain un jour, cette fille qui, normalement, passe sans le
voir, dit "salut beau gosse, ça va ?". Et toute sa vie change. Ça
arrive. Nous vivons sur l'espoir et les rêves, peut-être ne devrais-je
pas parler pour tout le monde, mais je le fais... Nous vivons d'espoir,
jusqu'au prochain passage.
Vous semblez
déçu par le monde moderne, tout particulièrement dans ce nouvel
album, avec "Phobia", "Babies", "Over the Edge", "Surviving"…
"Over the edge"
est une tragi-comédie, je l'imagine chantée par un clown dans un
cirque. Par bien des aspects, cet album parle de l'homme titubant
sur le rebord de la peur. Si vous pensez à cet homme, il est peut-être
PDG et il en a marre. En bas des gens regardent, et d'habitude ils
marchent vite, mais là ils sont soudain unis, parce qu'ils sont
tous concernés, d'une façon ou d'une autre : certains voudraient
qu'il saute, d'autres crient, "Ne sautez pas, ne sautez pas". Pour
une fois, le temps s'arrête, et les gens arrêtent de penser à la
bourse, au déficit de la balance commerciale, ils sont concentrés
sur cet individu. C'est comique et tragique à la fois.
Vous semblez
vous amuser à vous autociter dans vos chansons, par exemple le début
de "Drift Away", directement tiré de "Loony Ballon", qui est une
de mes préférées. Ou "Destroyer", une sorte d'autre "You Really
Got Me". Dans "Don't Look Down" et "Babies", j'entends le même vers,
"It's a long way to fall".
Je n'aime pas
m'auto parodier. J'aime utiliser des idées, comme un peintre que
je connais, qui met toujours une figurine qui le représente, dans
chacun de ses tableaux. Rembrandt faisait beaucoup ça. Peut-être
est-ce ma façon de mettre ma signature. Pour "Drift Away", il y
avait une raison spécifique, c'était une revanche, parce que je
pensais que ce disque avait été gâché... On ne lui a pas donné sa
chance. Et je pensais "quelque fois j'aimerais me laisser porter
par le courant...". Ce sont des vers humoristiques, tout n'est pas
sombre. J'adore cette phrase : "Et qui blâmer, maintenant que nous
sommes tous fauchés, cet homme là-bas qui pend au bout d'une corde
?", c'est de l'humour noir. Je pense encore que l'optimisme est
très important. "Only a Dream" est optimiste, comment fait ce passage
?... (il chantonne POUR MOI !) : "I've got positive emotions".
Il y a aussi
cette chanson sur l'album, "Hatred" (Haine). Ça semble trop
proche de la réalité pour n'être qu'une private joke. Est-ce que
ça a été amusant de chanter ça avec votre frère ?
C'est humoristique,
avec le sous-titre : " la haine (un duo) ". Ca pourrait être Sonny
& Cher, Bush & Gorbi... Ce n'est pas juste une opposition. Quelquefois,
avec Dave, c'est la haine qui nous réunit. Une nuit, après une session
où il m'avait réellement rendu furieux... Il avait fait de super
parties de guitare, du premier jet, et puis il m'a rendu fou...
On a été dans ce restaurant, avec une bouteille de vin, et c'est
sorti :"Pourquoi ne tombes-tu pas mort sur le champ pour ne jamais
te relever ?". Je pensais à ça dans ma colère. Le lendemain matin
je pense à ça, et je trouve ça drôle... Quelle chose stupide à dire,
on ne peut pas vraiment se relever une fois mort... C'est d'une
stupidité tellement contradictoire, c'est comme cette double négation
dans la chanson, je dis "tu me hais" et il répond "et je te hais",
ce qui est la même chose, n'est-ce pas. Deux personnes tellement
en colère que ça en devient risible. Un comédien célèbre m'a dit
ça, la façon dont il obtenait des rires, c'est quand il était mortellement
sérieux, en colère. Les gens adorent ça, les malheurs des autres...
Et mon malheur à moi, c'est de jouer dans un groupe avec mon frère
! "Hatred" pourrait aussi bien être une histoire d'amour. J'adorerais
vraiment voir Sonny & Cher en faire une cover.
Comment écrivez-vous
une chanson ? Vous asseyez-vous à votre piano ou prenez-vous votre
guitare en vous disant "OK, je vais en écrire une à propos de ceci
ou cela"? Ou attendez-vous simplement qu'elles viennent ?
Parfois, le
truc... Il n'y a pas de truc, mais il m'arrive de prendre des problèmes
de la vie réelle et de les tourner en métaphore. (Il chante encore,
"Surviving") "Regarde nous aujourd'hui, beaucoup de paroles
et rien à dire, si je semble un peu vague, c'est que j'ai un peu
peur, je survis...".C'est venu de façon inconsciente, au sujet d'une
relation avec quelqu'un. C'est horrible à admettre, mais je l'ai
fait. Et puis, avec "Phobia", j'étais dans un pub heavy metal, avec
tous ces bikers, certains très doux, inoffensifs, si fiers de leur
moto, amoureux d'elle. En fait, ils les traitent mieux que leur
femmes...J'ai eu envie de faire un morceau si fort qu'il leur arracherait
la tête. Et j'ai mis ces accords à l'envers, un peu illogiques (considérations
techniques sur des changements d'accords inversé dont je vous fait
grâce). C'était intentionnel, j'avais une vision très claire de
ce que serait la chanson.
Une fois
que vous avez cette idée, vous faites une maquette, ou vous jouez
avec le groupe, comment ça se passe ?
Pour "Phobia",
j'ai fait une vidéo. Une boite à rythme, ma guitare, j'ai branché
la caméra face à moi, un ghetto blaster qui jouait le playback,
et j'ai chanté. Et au milieu, dans le pont, j'étais dans le jardin
de Sony (il chante " under a technicolor Ray " !), et puis
dans la suite, je me retrouve au piano...C'était ma façon de leur
transmettre l'humeur du morceau, sans l'écrire formellement... Avec
"Scattered", je ne voulais pas qu'ils sachent de quoi ça parlerait.
C'est une chanson très émotionnelle, que j'ai d'abord écrit en 1985,
à la mort d'un de mes amis. Et quand on a été sur le point de l'enregistrer,
je ne voulais pas qu'ils entendent les paroles. J'ai juste dit au
batteur "Poum pahh...". De temps en temps, si vous neutralisez votre
jeu, comme le chant de quelque chose très émotionnel, en le jouant
dur, sans aucune compassion, ça le rend encore plus sensationnel.
Si tout est triste, c'est lugubre, ennuyeux. Là c'est grand. Je
suis très content du pont, ça dure quelque chose comme 32 mesures,
au lieu des 8 habituelles... (il chantonne) c'est très intuitif,
j'ai écrit plusieurs mélodies sur ces accords, et on peut les mélanger.
J'adore ça, ça m'amuse...
Vous passez
du temps sur une chanson ou vous préférez le premier jet ?
Il faut que
je fasse très attention avec le groupe, ne pas les faire jouer trop.
Dave, Bob, Jim sont excellents, je sais comment les faire jouer
ce que je veux du premier coup. "Scattered" est une première prise.
"Phobia" aussi. Quelques autres ont du être refaites un grand nombre
de fois, mais je ne vous dirai pas lesquelles... Le truc, c'est
que si le batteur n'y arrive pas du premier coup, il commence à
se faire du soucis, on sent la nervosité dans son jeu. Sur ce disque,
j'ai utilisé le recalage.
Il n'y a
plus de pianiste sur ce disque, c'est vous qui jouez des claviers.
Ian Gibbons fait-il toujours partie du groupe ?
Non, nous avons
un nouveau clavier, pour la scène. J'ai joué les claviers,
oui, je l'avais déjà fait sur "Low Budget". J'ai appris ça de Mort
Schuman (!). C'était dans les sixties, je n'avais pas écrit un hit
depuis trois mois, mon manager était très inquiet, alors ils m'ont
envoyé Mort Schuman ! Il est venu chez moi, dans ma petite maison,
il s'est assis et il m'a dit : "Écoute, Ray, tu ne sais pas jouer
de piano. Moi non plus. Mais, quand ils enlèvent ta partie de piano
au mixage, il y est encore. Parce qu'il donne le drive du morceau,
et les autres jouent en fonction de ça." Et j'ai eu envie de retourner
à ça. C'est comme mon jeu de guitare. Il y a beaucoup de gens comme
ça. Chrissie Hynde est comme ça. Chris Thomas, son producteur, enregistrait
toujours sa guitare en premier, parce que toute l'énergie venait
de là. Les songwriters sont rarement des virtuoses, mais retirez
leur partie, et quelque chose manque.
Allez-vous
tourner ? Où ? En Europe et en France ? A part à la "Fête
de l'humanité", nous ne vous avons pas vus depuis longtemps...
Oui, nous allons
faire quelques dates. Je pense qu'à Paris, il y aura une sorte de
concert surprise, probablement deux fois dans deux endroits très
différents. Ça va être amusant. J'ai
très envie de jouer ici.
Parlons de
théâtre. Avez-vous des projets dans ce domaine ?
Oui, j'écris
aussi une musique pour un ballet, pas de paroles, juste instrumentale.
J'adore avoir des projets dans différents domaines, je vais probablement
faire un album solo, j'ai un tas d'idées en réserves pour des chansons
qui ne sont pas forcément pour les Kinks. Parce que je crois toujours
que je fais des disques pour les Kinks, "Phobia" est un disque des
Kinks. Il y a quelques chansons, comme "Still searching", qui vont
dans une direction que j'aimerais vraiment pousser plus loin. Pas
faire une espèce de grand événement, mais simplement un disque honnête
et humble, juste moi, ma guitare et quelques musiciens.
Les films
?
Oui, j'adore
réaliser des films. Mais j'ai perdu mes illusions avec tous ces
films venant d'Hollywood.
Il m'a toujours
semblé que dans les sixties, il y avait une relation entre votre
travail et les films typiquement britanniques de gens comme Tony
Richardson, Karel Reisz ou Lindsay Anderson. "Loneliness of a Long
Distance Runner" (je bafouille, il m'aide à retrouver le titre),
"Saturday Night , Sunday Morning", "Morgan", etc. Que pensez-vous
de ces films, les aimiez-vous à l'époque et voyez-vous un lien avec
votre travail ?
C'est très étrange
que vous mentionniez "Samedi Soir, Dimanche Matin", parce qu'Albert
Finney est venu nous voir jouer à New York, juste au moment de notre
nomination pour le Hall of Fame. Il est venu vers moi, et il m'a
dit : "Ray, on l'a fait ! Je l'ai fait avec mes films, tu l'as fait
avec ta musique." . Il était saoul... Il est toujours saoul. Mais
je n'avais pas réalisé cette connexion. C'était un esprit. Un mouvement.
J'étais à l'école quand ces films sont sortis, et quand je les ai
vu, j'ai pensé : "Mon Dieu, il y a des gens dans ces films qui ne
parlent pas comme Laurence Olivier, mais avec des accents "middle
class". C'était très inspirant de voir ça, qu'il y avait des gens
intéressés par des vrais personnages comme eux. "Les 400 coups",
vous vous souvenez...(tu penses !), ce gamin perdu tout seul
dans Paris, cette vie si triste... Ca a dû sortir à la fin des fifties...
C'était presque sa version de "La solitude du coureur de fond",
vous vous souvenez du dernier plan avec le gamin qui court sur la
plage, c'est le même plan... C'était comme un mouvement mondial.
Que pensez-vous
de cette sorte de revival du cinéma anglais, directement inspiré
de celui des années 60 ? Je parle de Stephen Frears, Mike Leigh
("Life is Sweet" me semble provenir du même genre d'inspiration
que certaine de vos grandes chansons classiques au sujet de la Grande
Bretagne), Kenneth Loach.
Je connais Mike
Leigh, oui. Le réalisme aussi, il faut être réaliste. Je ne connais
pas tous les jeunes, mais dans les années soixante, il y avait l'espoir
dans le futur et la nostalgie du passé. Ou plutôt l'appréciation
du passé, je n'aime pas la nostalgie, je préfère l'appréciation.
Aujourd'hui c'est teinté de réalisme, parce qu'il y a beaucoup de
gamins qui apprécient le passé, ont de l'espoir dans l'avenir, mais
chaque mardi ou jeudi, ils faut qu'ils aillent pointer au chômage
pour toucher leur fric. C'est la réalité. Le truc, avec le héros
de "la solitude...", je vais vous dire, c'est que le système voulait
l'intégrer, ils savaient qu'il pouvait gagner. Dès le premier virage,
il est en tête, et il sait que s'il arrive premier, il serait détruit
par le système. Alors il s'arrête. De bien des façons, il y a là
un parallèle à faire avec ma carrière.
Ça a peut-être
un rapport avec l'écriture de gens comme Alan Stillitoe ou Colin
Mcinness. Comme l'adaptation de son Absolute beginners. C'est la
seule fois où je vous ai vu dans un film et je vous ai trouvé super.
Vous l'aimez ?
Affreux! J'ai
fait ce petit bout six mois avant que le film soit tourné. C'était
quelque chose à montrer, une démo, pour obtenir de l'argent. Je
n'aimais pas le script.
Avez-vous
envie de raconter des histoires non seulement dans vos chansons,
mais par le biais de pièces de théâtre ou de films ? Que pensez-vous
des vidéos de vos chansons ? Je suppose que vous allez en faire
de nouvelles, les réaliserez-vous vous-même ?
Je ne voulais
pas les diriger, j'ai demandé à Wim de le faire, mais il finit son
film pour Cannes, "Les ailes du désir II", ça a l'air fantastique,
de la façon dont il le raconte. Je vais travailler avec un excellent
photographe... Je veux faire "Only a Dream", et je crois qu'ils
veulent "Ccattered". Si je pouvais, le vrai fun, ça serait d'avoir
Alfred Hitchcock pour réaliser "Phobia"... Je suppose que je devrais
me rabattre sur Stephen King, ou John Carpenter.
Est-ce qu'elles
vous intéressent d'un point de vue artistique, ou n'est-ce pour
vous que du marketing ?
J'adorerais
penser que c'est une forme d'art. Quelques-unes, parfois... Mais
c'est réellement un outil de marketing, malheureusement. Je ne devrais
peut-être pas le dire : je suis en train de discuter avec Wim Wenders.
Il est possible que l'on travaille ensemble. Une collaboration.
Avez-vous
l'intention d'écrire des romans, ou des mémoires, ou autre chose?
Je viens juste
de finir mon premier livre, la première mouture. Ils veulent le
publier cette année, ils sont tarés. Mais je l'aime vraiment bien...
C'est la
première fois ?
Non, j'ai toujours
écrit des tas de trucs, des nouvelles, mais je garde ça bien caché.
J'ai écrit un script complet pour "Celluloid Heroes", et aussi pour
"Muswell Hillbillies". Parfois, c'est pour ça que ça nous prend
du temps de faire un disque. Le temps que j'écrive ma version de
ma vie.
Quels sont
vos auteurs favoris ?
Oh la... OK,
allons-y. Romanciers... J'aime Bernard Malamud, il a écrit "The
Natural". J'aime ses nouvelles. Isaac Bashevish Singer. Camus, "l'étranger",
excellent. Graham Greene. J'aime assez Elmore Leonard, "La Brava".
J'aime Gunther Grass, "Le tambour", je ne suis pas un grand fan
de Thomas Mann. Je lis beaucoup de poésie aussi, TS Eliot, Stevie
Smith... Mes goûts sont éclectiques, j'aime lire Jung… Je pique
des choses... J'adore Joseph Conrad. Vous savez il ne parlait pas
anglais jusqu'à l'âge de 13 ans, et pourtant il a écrit quelques
uns des grands romans anglais classiques. Il a bossé très dur pour
ça. Hemingway, "The Old Man and the Sea", ce petit bouquin modeste,
après toutes ces années, il finit avec ces 90 pages de pure magie.
Y a-t-il
encore quelque chose que vous n'ayez pas réalisé, qui vous tient
particulièrement à cœur, dans le domaine de l'art ou autre ?
Je donnerais
n'importe quoi pour avoir écrit les paroles et la musique de "Jérusalem"
(il déclame). Le texte est de William Blake... C'est en 5 minutes,
tout son être qui passe dans ce texte. La même chose qu'Hemingway...
Vous pensez
avoir vous-même réalisé un chef d'œuvre, du moins quelque chose
qui reste dont vous serez toujours fier ?
Si je meurs
demain, je voudrais que la BBC joue "Waterloo Sunset". Mais les
connaissant, il joueront probablement "Sunny Afternoon"... Et peut-être
qu'en France, ce sera "All Day and All of the Night", parce que
c'est cool...
Certains
passeront sûrement "You Really Got Me"...
Pourquoi pas
? En fait, peut-être que je l'ai déjà écrit, mais je crois toujours
qu'à l'horizon, au bout de la route, il y a ce petit point, et c'est
mon "Vieil Homme et la Mer". Ca serait super d'y arriver.
|