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Les Kinks sortent
un nouvel album (le trentième ? Quand on aime...) en mars 1993.
Et la planète ne s'émeut pas plus que ça. Et pourtant : les Stones
sont partout à l'affiche, ensemble ou séparément, avec des histoires
de millions de dollars; Paul McCartney aussi, qui essaye de nous
fourguer pour la nième fois son insipide camelote... Mais qui survit,
depuis 30 ans, d'une façon aussi digne que discrète (du moins par
chez nous) ? Comment se fait-il que le groupe des frères Davies
semble perpétuellement à côté de son époque, hors phase ? Parce
que ça ne date pas d'hier. Après avoir connu un énorme succès, comparable
à celui des susnommés, quasi-ininterrompu entre 1964 et 1966 ("You
Really Got Me", "All Day and All of the Night", "Well Respected
Man", "Sunny Afternoon", j'en passe...), dès 1967, époque où Ray
écrit probablement ses plus belles chansons ("Waterloo Sunset",
"Days"), le groupe commence à plonger. Personne ne veut de ces chroniques
amères de l'Angleterre, en plein Flower Power psychédélique californien.
Pire : ils retrouvent le succès en 1970 avec "Lola", pour tout foirer
ensuite dans une de leur période les plus noire, à coup de concept-albums
théâtraux indigestes. Et puis, en 1977, ils "deviennent" américains,
gros succès aux US (et nulle part ailleurs), tournées des stades
et compagnie. Toujours en dehors des modes, n'acquérant jamais le
statut des Beatles, Stones, Who et autres qu'ils ont souvent précédés,
voire inspirés ("See My Friends", le virage psyché indianisant,
bien avant tout le monde, qui fit baver Lennon, Townshend et consort).
Pourquoi ? Peut-être simplement, parce que là où Mick Jagger est
un performer doublé d'un homme d'affaire redoutable, Ray Davies
n'est qu'une sorte de dandy poète, qui a passé une bonne partie
de sa vie à faire le con bourré sur scène et à se foutre sur la
gueule avec son frère. Et à ce point, ce n'est pas de la malchance,
mais un refus (cf. ses propos sur sa carrière). N'empêche, si on
prend soin d'écouter les albums, toutes périodes confondues, il
y a toujours ici et là de sublimes chansons, des perles noyées...
Et le dernier, "Phobia", ne fait pas exception. Pour toutes ces
raisons, un entretien avec Ray Davies, ne peut pas être l'interview
de plus d'un marchand essayant péniblement de nous vendre sa soupe.
C'est un plaisir.
C'est votre
premier album pour Columbia, ce changement est-il important ?
Je pense que
la chimie entre une grosse compagnie et un artiste est importante.
Je suis à l'aise avec la personne qui nous a signé de même que je
l'étais avec Clive Davies chez Arista, alors que j'étais très mal
à l'aise avec les gens de chez MCA. Le deal avait été passé par
un manager qui nous quittait : j'ai lu dans "Billboard" que j'avais
signé avec MCA ! Je ne les avait jamais rencontrés. A vrai dire,
je pourrais être un écrivain existentialiste, je m'en fous... Mais
je crois que pour rendre justice à l'ensemble de mon travail, je
devais signer avec une compagnie qui sache comment le présenter
au public. Nous vivons l'ère du catalogue. Quelqu'un me parlait
de faire un coffret de mes chansons, me demandant comment je le
concevrais, si par exemple, j'alignerais tous les hits. Non: je
le ferais chronologiquement comme si c'était une histoire, l'évolution
de ma façon d'écrire, parallèlement à ma vie et à la carrière du
groupe. Cet album peut être vu comme un livre qui s'appellerait
"Phobia", avec plusieurs histoires, l'une s'appelle "Still Searching",
une autre "Scattered" ou encore "Only a Dream".
Vous êtes
souvent cité comme une influence majeure. Êtes-vous intéressés par
certains nouveaux groupes ?
C'est agréable
quand quelqu'un se réfère à nous. Il y a beaucoup de bons groupes.
Je suis parfois un peu ... désolé pour eux, car ils arrivent droit
dans ce monde du "packaging". Je suppose que nous avons été "packagés"
aussi, cette photo le prouve (il me montre une photo ridicule
du groupe vers 1965), mais d'une façon innocente. Ce n'est pas
leur faute, mais, en particulier avec les vidéos, je trouve qu'ils
se soumettent à ce conditionnement, ils acceptent d'être des produits.
C'est probablement la seule différence entre eux et moi. Mais il
y a des bonnes choses. Nirvana, évidemment, j'aime leur single,
pas tout l'album...
Sur votre
EP paru l'année dernière, "Did Ya" sonnait comme un "Classic Kinks"...
C'était un clin d'oeil ?
C'était volontaire.
Une parodie de nous-mêmes. Cette chanson parle de Londres aujourd'hui.
Je marchais dans King's road, je regardais autour de moi, c'était
en gros la même chose qu'avant, mais américanisé, avec des McDonalds.
Et je pensais "Les swingin' sixties ont-elles réellement existé,
ou n'était-ce que quelques clichés préfabriqués pour magazines,
qui ont fait le tour du monde ?". Ça parle de choses que nous aurions
du voir arriver : "As-tu jamais pensé que le monde deviendrait aussi
dingue, avec tous ces gens dormant dans la rue, retournant les poubelles
pour trouver de la nourriture ?"
Sur "Phobia",
il y a cette chanson, "Hatred", chantée avec Dave. Est-ce réellement
la haine qui vous fait rester ensemble ?
C'est humoristique,
avec le sous-titre : " La haine (un duo)". Quelquefois oui, avec
Dave, c'est la haine qui nous réunit. Une nuit, après avoir fait
de super parties de guitares, il m'a rendu fou... On était dans
ce restaurant, avec une bouteille de vin, et c'est sorti tout d'un
coup :"J'aimerais que tu tombes là, raide mort, et que tu ne te
relèves jamais". Le lendemain matin, j'y repense, et je trouve ça
drôle... Difficile de se relever une fois mort, n'est-ce pas ? C'est
d'une telle stupidité, comme cette double négation dans la chanson
: je dis "tu me hais" et il répond "et je te hais" !Mais les gens
adorent les malheurs des autres... Et mon malheur à moi, c'est de
jouer dans un groupe avec mon frère ! "Hatred" pourrait aussi bien
être une histoire d'amour. J'adorerais voir Sonny & Cher en faire
une cover.
Sur cet album,
vous jouez des claviers, Ian Gibbons n'est plus avec le groupe ?
Non, nous avons
un nouveau clavier, pour la scène. J'en joue sur le disque, oui,
je l'avais déjà fait sur "Low Budget". J'ai appris ça de Mort Schuman
(!). C'était dans les sixties, je n'avais pas écrit un hit depuis
trois mois. Mon manager était très inquiet, alors ils m'ont envoyé
Mort Schuman ! Il est venu chez moi, il s'est assis et il m'a dit
: "Écoute, Ray, c'est clair, tu ne sais pas jouer de piano. Moi
non plus. Mais, même s'ils enlèvent ta partie au mixage, elle y
est encore. Parce que c'est elle qui donne le drive du morceau,
et les autres jouent en fonction de ça." Et j'ai eu envie d'y revenir.
C'est comme mon jeu de guitare. Les songwriters sont rarement des
virtuoses, mais retirez leur instrument, et quelque chose manque.
Chrissie Hynde est comme ça. Chris Thomas, son producteur, enregistrait
toujours sa guitare en premier, parce que toute l'énergie venait
de là.
Vous allez
tourner, rejouer en France ?
Oui, nous allons
faire quelques dates. Je pense qu'à Paris, il y aura une sorte de
concert surprise, probablement deux fois, dans deux endroits très
différent. Ça va être amusant. J'ai très envie de jouer ici. Pour
moi, il n'y a pas que faire des disques et les sortir. Vous savez,
ça m'a pris deux ans pour réaliser celui-ci, j'ai mixé certaines
chansons quatre fois! Mais je ne dirais pas lesquelles...
Vous avez
toujours des projets extra-Kinks ?
Oui, j'écris
aussi une musique pour un ballet, un instrumental. J'aime avoir
des projets dans différents domaines, je vais probablement faire
un album solo, j'ai un tas d'idées en réserves pour des chansons
qui ne sont pas forcément pour les Kinks. "Phobia" est un disque
des Kinks, mais il y a quelques chansons, comme "Still Searching",
qui vont dans une direction que j'aimerais vraiment pousser plus
loin. Il ne s'agit pas d'en faire un méga-événement, simplement
un disque humble et honnête. Juste moi, ma guitare et quelques musiciens.
Au cinéma
?
J'aime la réalisation.
Mais j'ai perdu mes illusions avec tous ces films venant d'Hollywood.
Je ne devrais peut-être pas le dire, mais je suis en train de discuter
avec Wim Wenders. Il est possible que l'on travaille ensemble. Une
collaboration.
Il m'a toujours
semblé qu'il y avait un univers commun à vos chansons et à un certain
cinéma anglais des sixties, "Samedi Soir, Dimanche Matin", "La Solitude
du Coureur de Fond", etc...
C'est très étrange
que vous mentionniez "Samedi Soir, Dimanche Matin", parce qu'Albert
Finney est venu nous voir jouer à New York, juste au moment de notre
nomination pour le Hall of Fame. Il est venu vers moi, et il m'a
dit : "Ray, on l'a fait ! Je l'ai fait avec mes films, tu l'as fait
avec ta musique." . Il était saoul... Il est toujours saoul! Mais
je n'avais pas réalisé ce rapprochement. C'était un esprit, une
sorte de mouvement mondial. Prenez le héros de "la Solitude...",
le système voulait l'intégrer, ils savaient qu'il pouvait gagner.
Dès le premier virage, il est en tête, mais il sait que s'il arrive
premier, il sera détruit par le système. Alors il s'arrête. De bien
des façons, il y a un parallèle à faire avec ma carrière et celle
des Kinks.
Allez vous
tourner vos vidéos vous-même ? Croyez-vous que ce puisse être une
forme d'art, ou n'est-ce que du marketing ?
Je ne voulais
pas les diriger, j'ai demandé à Wim de le faire, mais il finit son
film pour Cannes, "Les Ailes du Désir II", qui a l'air fantastique,
de la façon dont il le raconte. Si je pouvais, le vrai fun, ça serait
d'avoir Alfred Hitchcock pour réaliser "Phobia"! Je suppose que
je devrais me rabattre sur Stephen King, ou John Carpenter... J'adorerais
penser que c'est une forme d'art. Parfois... Mais c'est réellement
un outil de marketing, malheureusement.
Écrivez-vous,
en dehors des chansons et des scripts ?
Je viens juste
de finir mon premier livre, les premières épreuves. Mes éditeurs
veulent le publier cette année... Ils sont fous! Mais je l'aime
bien, vraiment. J'ai toujours écrit, différentes choses, des nouvelles,
mais je garde ça bien caché. J'ai écrit un script complet pour "Celluloid
heroes", et aussi pour "Muswell Hillbillies". Parfois, c'est pour
ça que ça nous prend du temps de faire un disque... En fait, je
donnerais n'importe quoi pour avoir écrit les paroles et la musique
de "Jérusalem". Le texte est de William Blake... En cinq minutes,
tout son être passe dans ces mots. Comme Hemingway... "The Old Man
and the Sea", ce petit bouquin modeste. Après toutes ces années
de folies, il finit avec 90 pages de pure magie.
Vous-même,
pensez-vous avoir réussi quelque chose qui restera ?
Si je meurs
demain... Je voudrais que la BBC joue "Waterloo Sunset"... (rêveur)
Mais les connaissant, il joueront probablement "Sunny Afternoon".
Et peut-être en France, ce sera "All Day and All of the Night",
parce que c'est une chanson cool...
Et d'autres,
"You Really Got Me".
Pourquoi pas...
En fait, peut-être l'ai-je déjà écrit, mais je crois toujours qu'à
l'horizon, au bout de la route, il y a ce petit point, mon "Vieil
Homme et la Mer". J'aimerais bien pouvoir l'atteindre.
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