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Jeff Buckley
COLUMBIA
Grace
Attention, grosse surprise ! Un OVNI ! Premier album hors du commun,
parfait, par un artiste majeur qu'on n'a pas vu arriver. Bien sûr,
il s'agit du fils de Tim Buckley, héros mythique du folk-rock-jazz
poétique des années 66-75, ange déchu à la voix inimitable, mort
trop jeune, de trop d'excès. Le nom pouvait sembler lourd à porter,
a priori. Mais l'écoute de l'album balaie toute inquiétude. Exit
les références au père, terminé, oublié, dépassé. J'adore Tim Buckley,
j'écoute ses disques, ils sont magiques. Mais je prend le pari que
dans quelques années, il sera devenu "le père de Jeff"... Ce petit
gars va aller très loin, très haut, très vite. Il y a le timbre
de la voix, un peu réminiscent, dans ce qu'il a de meilleur. Et
quelle voix ! Inouïe, au sens propre, qui monte haut, haut, juste,
chargée d'une émotion intense. On peut penser à Robert Plant, ou
carrément à Led Zeppelin, celui de "Kashmir", pour l'utilisation
des cordes, sur une rythmique lourde et répétitive, et cette voix
qui s'envole au dessus... Mais la musique est totalement originale,
la science des contrastes parfaite. Jeff Buckley joue quelques morceaux
seul accompagné de sa guitare électrique. Et c'est un fameux guitariste,
au style à part, confondant. Pour l'exemple, une reprise du "Hallelujha"
de Léonard Cohen, véritablement hantée. On avait déjà une version
crépusculaire par John Cale, ici c'est tout le contraire, on monte
au lieu de descendre ! Qu'il plaque un accord et chante une simple
phrase ("Lilac Wine"), et ce sont tous mes poils qui se dressent
au garde-à-vous ! Et puis, il y a les morceaux avec le groupe, bruyants,
sauvages et mélodiques, faisant la part belle à des arrangements
complexes, délirants, géniaux ("Mojo Pin", "Grace", "So Real", "Eternal
Life"). Jeff Buckley obtient une espèce de pâte sonore tellement
riche que le cerveau est dépassé lors des premières écoutes. Imprévisible,
incompréhensible. La musique est belle quand elle est indéchiffrable,
quand on ne sait plus quel instrument joue quoi, comment ils font.
Oui, comme Jimi Hendrix, exactement. Infalsifiable. C'est l'esthétique
du flou qui revient en force, et merde pour les productions au scalpel.
De la magie, du mystérieux, du bordel organisé ! C'est trop... Trop
beau, trop fort. Un chef d'oeuvre. Des types comme ça me dépriment.
Trop doués. Chapeau bas.
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